Les archives de la Vendée

Archives militaires de la reconquête du Midi après les Cent JoursInventaire complet au format pdf (Nouvelle fenêtre - 160 Ko)

  • Notice/biographie :

  • Toute la complexité de l'année 1815 surgit des liasses de ce petit fonds d'archives constitué par le baron de Damas, au terme des quarante jours qui furent nécessaires pour rétablir l'autorité royale dans le Midi de la France après Waterloo. On y avait fantasmé une " vendée " qui aurait revigoré la monarchie honteusement chassée au mois de mars 1815 par un improbable Buonaparte. Celui-ci avait investi la France et, plus encore, le cœur des Français, en quelques jours, alors que, l'année précédente, il avait été exilé sur le microscopique îlot italien auquel s'était réduit son empire. La restauration de la monarchie en 1814, aurait donc été un échec. Pareille idée était impensable pour les tenants de la cause, réduits depuis à quelques fidèles seulement, dont faisait partie le baron de Damas. Ils s'étaient retrouvés autour des princes réfugiés aux quatre coins de l'Europe.

    Il fallait que des " Vendéens " régénèrent cette cause, pensaient-ils, et du reste la Vendée elle-même s'est effectivement bien soulevée à la mi-mai, durant le retour au pouvoir de Napoléon (Buonaparte, disait-on), qu'on appela les Cent Jours (mars-juin 1815). L'apprendre suffit à revigorer les espoirs et à ouvrir l'avenir, militaire d'abord et politique ensuite, quelle que soit la réalité de ce soulèvement dont on ne prit l'annonce des échecs successifs que comme autant de désinformations orchestrées par les hommes de " l'usurpateur ". Au bout du compte, en guise de " vendées " dans le Midi, il n'y eut véritablement que de chaotiques règlements de compte entre villages aux abords du Rhône et principalement dans le Gard. On s'y est entretués sur fond de vieilles rancœurs remontant à la Révolution et ravivant des fractures issues des guerres de religion. Les commissaires royaux, en effet, ne maîtrisaient pas leurs rassemblements, et ils assistaient, horrifiés et impuissants, à des affrontements ou même le parti adverse finissait par se réclamer d'eux en arborant lui aussi le drapeau blanc. On leur imputa bien entendu la responsabilité de ces vengeances populaires meurtrières, en les qualifiant de " terreur blanche ", manière de relativiser la singularité de la Terreur, cette terreur d'État, révolutionnaire, qui infestait les gênes de chaque invention politique depuis la disparition de l'Ancien Régime.

    Ce cauchemar demeurait présent à l'esprit du baron de Damas. Ange Hyacinthe Maxence de Damas de Cormaillon (1785-1862), émigré dès l'enfance, formé en Russie où il servit le tsar jusqu'à entrer dans Paris en 1814 comme général russe, eut par la suite une brillante carrière en France. Ministre de la Guerre puis des Affaires étrangères, il fut aussi précepteur du duc de Bordeaux, qu'il suivit en exil après 1830. En 1815, il était sous-chef d'état-major du duc d'Angoulême, lequel avait été chargé par le roi d'une lieutenance générale des provinces du Midi, à l'heure du péril. C'était alors l'héritier du trône après son père, le comte d'Artois, frère du roi Louis XVIII qui n'avait pas d'enfant. Le duc d'Angoulême était marié à sa cousine, une figure haute et douloureuse de la Révolution, Madame Royale, Marie-Thérèse, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, sœur de Louis XVII, miraculeusement rescapée de la geôle révolutionnaire qu'était devenue la Tour du Temple à Paris. La duchesse n'était pas seulement l'incarnation de la douleur, mais aussi un être énergique dont l'action résistante à Bordeaux, contre le retour de Buonaparte, le 2 avril 1815, avait fait dire à celui-ci qu'elle était le seul homme de la famille.

    Son mari, le duc d'Angoulême, avait en effet très vite dû capituler dans le Vaucluse, à Lapalud, le 8 avril 1815, bien heureux de pouvoir se réfugier en Espagne pendant les Cent Jours. Cent, et en fait quarante de plus, tant avait été difficile le rétablissement de l'autorité royale dans le Midi, comme Damas, chargé de sa correspondance, en avait été le témoin privilégié. Il n'en n'avait pourtant pas fallu tant après Waterloo (18 juin 1815), pour régler les questions militaires et politiques au plan national. Dès le 8 juillet, Louis XVIII était remonté sur le trône, à Paris, au terme d'intrigues habilement menées pour les unes, et déjouées pour les autres par Talleyrand et Fouché, ce couple improbable qui sauva la France de ses chimères passées et lui ouvrit enfin le XIXe siècle. En écartant les velléités de retour de Buonaparte et en le poussant au bateau qui le mènerait à Sainte-Hélène, en décourageant toute perspective monarchique concurrente, celle d'un Napoléon II ou d'un Orléans, en évitant la révolution à Paris et une guerre " patriotique " à l'appui des restes encore terribles de la Grande Armée précautionneusement dirigée au sud de la Loire, ils avaient convaincu les moins enthousiastes que le vieux roi Bourbon avait encore un avenir. Ils avaient cependant aussi lié ce dernier aux forces du pays issues de courants libéraux, honnis par l'émigration. Les voilà tous devenus royalistes, tandis que les anciens partisans de la royauté, autour du comte d'Artois, du duc et de la duchesse d'Angoulême, perdaient ce beau titre désormais galvaudé : on se mit en effet à les appeler " ultras ", comme les désigna Fouché le 18 juillet, en inventant un terme stigmatisant et définitif, amené à faire longtemps référence.

    Leur caractère " ultra " n'avait pourtant pas été forcément la cause du retard de la restauration dans le Midi. Il y avait d'abord manqué un Fouché et un Talleyrand pour manœuvrer habilement au service du duc d'Angoulême et favoriser ainsi son arrivée. Dans le Sud-Est par ailleurs, l'invasion autrichienne posait plus de problèmes qu'elle n'apportait de secours, ces étrangers s'emparant des équipements militaires et surtout des caisses publiques, ce qui retardait l'organisation et la solde de troupes royales. Les Espagnols se montraient pour leur part d'une telle prudence qu'ils entravaient plutôt les velléités des émigrés autour du Prince et qu'il ne fut, pour le coup, pas trop difficile ensuite de canaliser leur faible ardeur à entrer en France.

    L'obstacle à la Restauration était en fait de deux ordres. Le premier était militaire : refluant du nord de la France, des dizaines de milliers de soldats, isolés ou encore organisés en formations régulières, et dirigées parfois par des maréchaux d'Empire, descendaient dans le Midi, en armes et sans but. Les désertions innombrables ne faisaient qu'éparpiller un peu partout des groupes aux intentions méconnues et à la dangerosité redoutée. Or les villes de garnison du Midi concentraient des troupes aguerries, meurtries par la défaite nationale et très hostiles aux Bourbons. Les agents du duc d'Angoulême pouvaient bien tenter de convaincre leurs chefs, il fallait plus de temps pour que cèdent les officiers. Le second obstacle, qui renforçait le premier, s'avérait pire. Loin des théâtres d'opération du Nord, où la présence active des alliés avait rapidement ruiné l'autorité du pouvoir impérial, certains fonctionnaires du Midi s'accrochaient à tous les mirages politiques subtilement écartés par Talleyrand et Fouché, plutôt que de céder aux Bourbons. Restés d'abord " légitimement " impériaux, ils finirent simplement anti-Bourbons, en s'appuyant sur des populations ou une bourgeoisie également hostiles. Si Béziers ou Marseille s'étaient précocement ralliés, si la Lozère prétendait avoir réussi sa " vendée ", Toulouse et Montpellier traînaient des pieds, Perpignan étouffait toute velléité royaliste et contribuait à fermer une frontière espagnole derrière laquelle le Prince et ses maigres troupes demeuraient bloqués.

    En classant les archives militaires du Prince, les siennes à vrai dire, le baron de Damas pouvait revivre tous ces jours marqués par une succession ininterrompue d'espoirs et de désillusions. N'avait-on pas cru que la Vendée l'emportait, que les Portugais y avaient débarqué des troupes, qu'on y attendait même Louis XVIII ? Les chimères étaient en effet à la mesure de l'isolement des compagnons de Damas, à Barcelone, lorsqu'ils ne disposaient que des nouvelles transmises par des espions aussi courageux que crédules. Les ralliements en Espagne avaient été assez pitoyables, des émigrés de toujours, des aventuriers, de douteux personnages aussi. Un appui essentiel du duc et de son état-major fut un temps le gouverneur de la vallée d'Aran, Antoine de Gripert, un Français nommé par le roi d'Espagne dans ce petit bout de montagne si difficile d'accès mais qui constituait leur seul balcon pour observer la France : c'est dire ! Damas avait aussi reçu les missives de tous les ralliés tardifs, militaires ou politiques soucieux de préserver leur place dans le nouveau régime devenu inévitable. Il avait encore reçu toutes celles de royalistes sincères et généreux, même si perçait ici et là quelque intérêt pour une décoration ou une place - il fallait bien vivre.

    À défaut de s'associer au souvenir d'une victoire militaire éclatante qui eut effacé le souvenir de Lapalud, le 8 avril précédent, cette capitulation qu'il avait signée lui-même au nom de son Prince, Damas pouvait se dire qu'il avait contribué, avec son Prince, à éviter la guerre civile, car les troubles du Gard comme l'assassinat du maréchal Brune, à Avignon, n'étaient absolument pas de leur fait. Un nom resterait pourtant attaché à leur histoire pour la postérité : située en face de Puigcerdá, la commune de Hix, celle par laquelle le duc était enfin entré en France, avait demandé à déplacer son siège sur la frontière même et à porter le nom de Bourg-Madame, en l'honneur de la duchesse d'Angoulême. Son existence et sa pérennité firent plus pour l'Histoire que la bien faible légion Marie-Thérèse.

    En fermant ses dossiers, Damas pouvait toutefois ressentir l'amertume du travail inachevé. N'avait-on pas volé leur Restauration à ses compagnons d'armes ? Ils s'étaient juré d'en écarter ceux qui cherchaient à la tempérer d'un esprit impur, issu des malheurs de la Révolution. Leurs lettres en portaient l'espoir aux jours difficiles, mais aussi la désillusion au terme de l'aventure. Les résistances du Midi ne leur avaient en fait pas donné le temps d'asseoir partout le nouveau régime sur un encadrement sain que leurs pouvoirs, aussi exceptionnels que provisoires, leur permettaient pourtant de mettre en place. Pire, le retard avait été tel par rapport au reste du pays, qu'ils avaient souvent craint d'être devancés par les autorités envoyées depuis Paris. En tout cas leur royalisme avait beau leur paraître plus pur que celui des représentants des ministres du roi, qu'ils n'hésitaient pas du coup à considérer comme des intrus, ils devaient s'effacer aussitôt devant eux, seuls légitimes. À Bordeaux, on avait même failli tomber de la rage dans le ridicule public, en affrontant une question existentielle : un envoyé du roi venu de Paris pouvait bien l'emporter sur un commissaire extraordinaire du Prince arrivé d'Espagne, mais sur le Prince lui-même qu'on attendait enfin dans la capitale atlantique du Midi ? C'était une ville emblématique, dont le basculement en faveur du roi, en 1814, par une habile manœuvre du Vendéen La Rochejaquelein, avait alors prouvé à la France et à l'Europe, coalisée contre elle, que le retour des Bourbons était possible. En 1815, l'enjeu, même s'il n'était plus du tout le même, demeurait donc symbolique, tandis que, face aux royaux, le général Clauzel, celui-là même qui avait endigué les velléités de résistance de la duchesse d'Angoulême en ces mêmes lieux, quatre mois plus tôt, faisait dire aux envoyés de son mari que sa soumission était acquise mais qu'il ne pouvait livrer sa charge de gouverneur militaire sans mieux savoir à qui la remettre légitimement.

    En Vendée, le soulèvement avait été tardif (15 mai), bien moins populeux qu'espéré, et militairement désastreux. Waterloo sauva " l'armée vendéenne " des conséquences de la capitulation qu'elle venait de signer et lui rendit une existence, même inutile. Les officiers se maintinrent pour faire obtenir des pensions à leurs hommes blessés ou à leurs veuves. Dans le Marais Breton, des " Vendéens " continuèrent à jouer à l'insurrection deux années durant encore, au grand dam des autorités royales, incapables de sévir contre ces monstres sacrés de la royauté. De leur côté, sans appui populaire, même modeste, sans légende propre, sans grandeur finalement, les fidèles avec lesquels Damas avait correspondu aux jours périlleux de l'été 1815, rentreraient dans l'anonymat. Après avoir coté et classé ses archives, à toutes fins utiles, Damas les serra finalement en deux grosses liasses qui ne rejoignirent jamais le dépôt de la guerre, comme si ses compagnons d'armes n'avaient été que des irréguliers.

  • Contenu ou introduction :

  • De caractère avant tout militaire, ces archives ont été réunies par le baron de Damas dans l'exercice de ses fonctions de sous-chef d'état-major du duc d'Angoulême, lequel était alors lieutenant général du roi chargé de résister au retour de Buonaparte dans les provinces du Midi. Constitué de deux grosses liasses, ce fonds ne comprend pas de pièces antérieures au 8 avril 1815, jour de la capitulation du Prince à Lapalud (Vaucluse), qui lui permit de partir en exil en Espagne où il demeura à Barcelone. C'est alors que commence ce fonds, les rares pièces antérieures y ayant été ajoutées par la suite. La série primitive de ces archives est composée de lettres de ralliement qui arrivent, à partir de la toute fin mai, et d'abord très timidement. S'y ajoute ce qui relève de la constitution d'une armée en Espagne, en vue de la reconquête, les émigrés se regroupant à Figueres, en Catalogne, et à Vitoria, près de la côte atlantique. La correspondance est alors entretenue avec ceux qui rejoignent les dépôts militaires français, avec leurs commandants français, mais aussi avec les autorités espagnoles.

    Une troisième série d'archives témoigne de la constitution d'un véritable bureau de l'information autour du baron de Damas. Tenue à l'écart, la petite cour du duc d'Angoulême cherche en effet à réunir toute information venue de France, alors que la frontière est hermétiquement fermée. Des intermédiaires font passer des nouvelles, voire les rapports d'espions qui se risquent en Ariège, à Toulouse et à Perpignan. Puis vient le temps de la reconquête ou restauration. Celle-ci commence d'abord à l'Est, à Toulon ou Marseille, où interviennent des agents du Prince qui s'étaient retirés, non en Espagne, mais à Gênes. Munis de larges pouvoirs, ils sont chargés de nommer de nouveaux gouverneurs des divisions militaires, quand ils ne le deviennent pas eux-mêmes, ainsi que les responsables civil et militaire de chaque département, un commissaire du roi en guise de préfet, et un commandant militaire. Ces derniers entreprennent aussitôt une correspondance directe avec le duc d'Angoulême ou Damas, par les voies détournées qu'impose la résistance à la Restauration en Languedoc. Finalement, à la fin de juillet et en août, quand se dissipent cette résistance et que s'affermit l'autorité royale, le fonds d'archives prend une forme plus classique, avec une multiplication des correspondants et des sujets abordés.

    Le lecteur, introduit par ce fonds d'archives dans la proximité immédiate du duc d'Angoulême, sera peut-être surpris de constater que Damas semble toujours faire écran entre ce prince du sang et lui. Alors qu'un bonne part de la correspondance est en effet adressée à Son Altesse Royale, aucune pièce n'est toutefois signée de sa main car les réponses sont toujours faites en son nom. Un petit papier permet néanmoins d'entendre sa voix : un secrétaire, dont la main n'est pas celle de Damas, a recueilli au brouillon et au style indirect les idées de la réponse à faire à deux correspondants (cf. l'article 59) : " [Ecrivez-lui] que j'approuve tout ce qu'il a fait…, qu'il fasse beaucoup de compliments de ma part à, [etc.]. "

    On signalera enfin au lecteur le piège que lui tend une homonymie entre deux personnages principaux qu'il ne faut pourtant pas confondre : le baron de Damas d'une part, toujours aux côtés du Prince, et le comte de Damas ou de Damas-Crux, placé à la tête des Français à la frontière atlantique, avant de les conduire jusqu'à Bordeaux.

    Sur les derniers jours de la reconquête et restauration, soit dès la mi-juillet 1815 par endroit, règne l'ombre menaçante de la fin des pouvoirs exceptionnels. De nouvelles autorités nommées par le cabinet ministériel s'installent en effet à leur tour et remplacent les provisoires, qui avaient pourtant conquis les places. C'est alors sans doute que le baron de Damas, comme les autres, plia bagage et classa ses archives. Chaque pièce ou presque fut cotée, et le tout réparti en chemises thématiques. Le système de classement n'était toutefois pas assez rigoureux pour qu'on puisse le restaurer tel quel dans la présentation que nous en donnons.

  • Historique de la conservation :

  • Une note de la marquise de Cumont, fille du baron de Damas, permet de comprendre l'histoire de ce fonds. Historienne elle-même, elle avait voulu disposer de certaines liasses relatives à sa famille, alors que toutes les archives réunies par son père à Paris avaient été remises au duc de Choiseul-Praslin. Ce dernier lui transmit ces deux liasses, prises au hasard et sans rapport avec sa recherche. Elle s'y intéressa néanmoins puisqu'une facture du marchand d'autographes Étienne Charavay prouve qu'elle a acquis, en 1894, une pièce complémentaire qui était alors dans le commerce ; elle est simplement intitulée " 1815 ". Quelques décennies plus tard, un inventaire, dont il reste quelques pages arrachées à un cahier, fut engagé sans doute par un autre érudit de la famille, Paul de Chabot. Nous devons à son petit-fils, M. Sébran de Chabot, d'avoir exhumé ces deux liasses qui n'avaient encore trouvé aucun lecteur, et d'avoir bien voulu les confier aux Archives de la Vendée pour les faire connaître et pour sortir cette page d'histoire de l'oubli.

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