Les archives de la Vendée

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198 J - Papiers Valentin Thomas (1921-1946) Inventaire complet (pdf)

  • Notice/biographie :

  • Valentin Thomas et Pierrette Gombert, ou 25.000 pages d'une érudite correspondance entre un ingénieur des Chemins de Fer de la banlieue parisienne et une jeune fille de 8 ans (qui en a 24 quand les lettres s'interrompent) domiciliée dans l'Eure... Comment cet incroyable échange a-t-il pu durer 16 ans, et pourquoi se retrouve-t-il aux Archives de la Vendée ?

    La singularité de l'auteur des "Lettres à Pierrette" est certainement une des clés de compréhension de ce fonds d'archives hors du commun.

    Valentin François Thomas nait le 11 juillet 1882 au Havre, de Valentin Léon Thomas et Isabelle Julie Bahuchet. Comme son père, il devient employé des Chemins de Fer – poste auquel il reste affecté pendant la guerre 1914-1918 – et termine sa carrière comme ingénieur, spécialisé dans la prévention des avaries aux marchandises. À 26 ans, le jeune sous-inspecteur épouse Renée Marie Juliette Meurein à Asnières (renommée depuis Asnières-sur-Seine). Leur fils, Jean, voit le jour le 21 janvier 1912 au Mans. Peu de temps après, la famille s'installe au 17 rue des Boërs, à Houilles (commune de Seine-et-Oise, aujourd'hui dans les Yvelines). Veuf depuis la fin du printemps 1937, Valentin se remarie le 18 juin 1938 avec Eugénie Boinot, une amie cheminote. Après la mort de son mari, survenue le 4 avril 1950, Eugénie quitte leur location en banlieue parisienne pour revenir dans sa commune natale, en Vendée. La jeune veuve achète une maison à Saint-Martin-de-Fraigneau en 1954 et décède 40 ans plus tard. La mairie, devenue propriétaire de ce bien, y découvre les papiers décrits dans cet inventaire et les remet aux Archives départementales. Voilà ce qui explique la présence du fonds Valentin Thomas à Saint-Martin-de-Fraigneau, commune où il se rendit d'ailleurs régulièrement avec sa seconde épouse, notamment lors de leur exil de juin à septembre 1940.

    Mais qu'en est-il de la personnalité de cet auteur infatigable, écrivant même pendant les alertes à la bombe et sacrifiant jusqu'à son sommeil pour se consacrer au travail intellectuel dont les "Lettres à Pierrette" ne sont qu'un exemple ? Les nombreuses informations personnelles qui émaillent sa correspondance permettent de reconstituer son parcours : ancien militant du parti radical-socialiste, fiché "front populaire" par sa hiérarchie (ce qui bloqua son avancement), ardent pacifiste, profondément humaniste, il critique régulièrement les politiciens, la finance et le système capitaliste. Il suit de près la vie politique française, sans ménager ses critiques à l'encontre des partis, si ce n'est envers le général de Gaulle, auquel ce patriote semble fortement attaché. Son engagement dans la Résistance se révèle important, principalement dans le renseignement. Il est à l'origine de la création d'un groupe de résistants baptisé le HAD (Hier-Aujourd'hui-Demain). Ce dernier, demeuré clandestin même après la Libération, semble avoir été rattaché à plusieurs réseaux de résistance dont Cohors Asturies (des Forces Françaises Combattantes), Libération-Nord et Patriam Recuperare. Arrêté par les Allemands le 16 juillet 1943, Valentin est enfermé à Fresnes, puis torturé au fort du Ha à Bordeaux, avant de revenir dans la prison de Fresnes. Il occupe ensuite la cellule 17 du palais de justice de Rouen, puis le camp de discipline Todt à Octeville, près du Havre, d'où il est libéré trois semaines avant le débarquement. Ayant toujours entretenu la méprise selon laquelle il avait été accidentellement mêlé à la Résistance, il échappe à la déportation dans les camps, dont nombre de ses anciens camarades lui racontent les horribles souvenirs après leur libération.

    Une autre facette importante de ce travailleur perfectionniste est son engagement maçonnique, dont il est d'autant plus question dans les "Lettres à Pierrette" que ces dernières sont aussi écrites à destination du père de la fillette, Armand Gombert, grand ami de Valentin et membre comme lui du Grand Orient de France. Initié en 1915 à la Loge des 3H du Havre, le "frère Thomas" est parfois convié dans d'autres loges, notamment pour y tenir des conférences. Dans sa correspondance avec Pierrette, il décrit plusieurs "tenues", dont celle du 2 décembre 1945, à Caen, ayant pour objectif la réintégration de son ami Gombert, sali par des accusations de collaboration.

  • Contenu ou introduction :

  • Les "Lettres à Pierrette sur l'astronomie" débutent le 24 août 1930, à la demande du docteur Armand Gombert, désireux d'initier sa fille à cette science du ciel dans laquelle son ami excelle. Pierrette, née à Bernay en 1922, est issue du second mariage du médecin (né à Évreux en 1869) avec Suzanne Lemarié (de 18 ans sa cadette). Le couple vit avec leur fille unique et une fidèle employée, Valentine Rolland, au 1 rue Jacques Daviel à Bernay, dans l'Eure. La lettre du 4 janvier 1939 signale un déménagement, a priori au 3 chemin Saint-Clair, juste à côté de la rue Daviel. Les Gombert séjournent aussi régulièrement dans une villa de vacances, appelée le "violon d'Ingres", à Franceville.

    Avant d'être médecin, Armand Gombert était instituteur, tout comme sa première épouse Maria Neveu, avec laquelle il eut trois enfants : Bernard, Jean et Suzanne (nés respectivement en 1893, 1894 et 1902). En 1945, son fils aîné décède dans un camp et les relations entre Armand et sa belle-fille se tendent. Selon l'enquête menée par Valentin pour réhabiliter son ami, la veuve de Bernard serait à l'origine des accusations de collaboration et de délation qui circulent dans la commune normande à l'encontre d'Armand et de sa seconde épouse. Dans les trois dernières lettres à Pierrette (fin 1945-début 1946), le docteur Gombert est très affecté par ces accusations. Son état de santé se dégrade progressivement et il décède le 12 octobre 1946, ce qui pourrait expliquer l'interruption brutale des lettres à Pierrette un peu plus tôt dans l'année. En effet, la jeune femme, alors âgée de 24 ans, ne lisait plus vraiment l'abondante correspondance de l'ingénieur retraité, que ce dernier continuait cependant à écrire à l'intention de son ami.

    Au fil de cette correspondance (plutôt unilatérale, comme il le regrette souvent), Valentin Thomas se révèle un professeur exigeant. D'une érudition peu commune, ce perfectionniste ne néglige aucun acteur, même éloigné, utile pour la compréhension du ciel, qu'il soit mathématicien, philosophe ou astrologue, grec, arabe ou chinois... Il est capable de consacrer des centaines de pages à Galilée, Keppler, Platon ou Aristote, allant même, dans le volume 72, jusqu'à dédier 1015 pages aux lois et principes fondamentaux de la chimie ! Ses cours s'appuient sur ses connaissances personnelles ainsi que sur des auteurs qu'il cite et dont les ouvrages peuplent sa chère bibliothèque (lors de son exode en juin 1940, il emporta 30 caisses de livres). Sa plume s'avère parfois piquante, l'ingénieur maniant les mots avec un esprit caustique, une verve presque poétique et peu de retenue dans ses critiques. Malgré tout, ce franc-maçon convaincu continue de croire en la "loi naturelle" et en la Bonté de "l'Homme" (seuls les "Boches" – désignation des Occupants parmi les plus policées de son champ lexical – ne bénéficient pas de la même complaisance !).

    Dans les premiers volumes, les nouvelles personnelles se limitent à quelques lignes, avant de grignoter de plus en plus de place sur le cours, jusqu'à devenir de véritables chroniques avec la guerre 1939-1945. Comme pour ses leçons d'astronomie – qui le mènent aux confins de bien d'autres matières –, Valentin met la même application à être aussi complet que possible. Il est ainsi question de la situation mondiale, de la scène politique française, de la vie quotidienne (qui reste difficile même après la Libération), mais aussi de sujets plus anecdotiques (comme les inventions scientifiques ou les exploits sportifs) et de relevés météorologiques quotidiens.

    Ses témoignages trahissent sa profonde défiance vis-à-vis du "félon" Pétain et du gouvernement de Vichy. Sa lettre du 23 novembre 1939 ayant été "volée par les puants valets de la censure", il décide de ne plus confier sa correspondance à la Poste et de la remettre lui-même aux Gombert. De leur côté, ces derniers enterrent les lettres reçues dans leur jardin, pour éviter qu'elles ne tombent entre de mauvaises mains (d'autant plus qu'ils logent des officiers allemands sous leur toit). Il est probable que les sept lettres lacunaires (écrites entre mars 1943 et juin 1945) aient été détériorées lors de ce séjour souterrain. Il est à noter que la collection de lettres décrites semble être l'originale et non pas la collection de "bleus" (doubles) que Valentin conservait chez lui. Très attaché à cette correspondance, son auteur l'aurait-il récupérée après le décès de son ami Gombert ? Cela reste une des énigmes de ce fonds, à la fois riche et surprenant.

  • Historique de la conservation :

  • Ces papiers se trouvaient dans une maison acquise par la mairie de Saint-Martin-de-Fraigneau.

  • Communicabilité :

  • Les tables de chaque volume des "lettres à Pierrette" ont été numérisées et sont donc consultables à partir de cet inventaire.

    La totalité du fonds est librement communicable en salle de lecture, excepté certaines pages, en mauvais état, de quatre lettres écrites en 1939 et 1940 (n° 234, 235, 250 et 251).

  • Modalités de reproduction :

  • Reproduction sur autorisation du personnel de la salle de lecture.

  • Sources complémentaires :

  • En dehors des Archives de la Vendée

    - Informations généalogiques recueillies auprès des Archives départementales de l'Eure (pour la famille Gombert), de Seine-Maritime et des Hauts-de-Seine (pour Valentin Thomas).

    - Dossier individuel de résistant au nom de Valentin Thomas, conservé au Service Historique de la Défense, à Vincennes, sous la cote GR 16 P 570024. La pièce qui renferme le plus d'informations sur son action de résistant est le texte de sa citation, recopié intégralement ci-après : "Agent d'un S.R. en territoire occupé par l'ennemi, s'est dépensé sans compter dès le début de 1942 dans les missions de liaisons, effectuant en outre des passages à la frontière des Pyrénées où il accompagnait personnellement les évadés. Arrêté en juillet 43 et détenu au fort de HA, a forcé l'admiration de ses camarades par son courage et son sang-froid. Cruellement torturé, a été libéré le 17 mai 1944 après être resté 4 mois au camp d'Octeville."

    Il n'a pas été trouvé de dossier sur le groupe Hier-Aujourd'hui-Demain parmi les archives sur la Résistance conservées au SHD.