Les archives de la Vendée

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1 Num 405 - Correspondance d'Eugène Loiseau (1914-1916) Inventaire complet (pdf)

  • Notice/biographie :

  • Rien de particulier ne distingue la vie de Pierre Marie Eugène Loiseau (classe 1902, FLC, n°1478), ce qui n'empêche pas sa correspondance d'offrir une réelle profondeur. Né à Mouchamps le 13 octobre 1882, il est le fils de François Mathurin et de Louise Joguet. Avant guerre il est métayer à la Gaillardière, commune de Mouchamps, où il vit avec sa femme Marguerite Marie Louise Godet et leurs deux enfants, Eugène et Madeleine. La métairie appartient à Marie Pierre Jean Joseph Le Roux, résidant à Nantes, alors conseiller général. C'est par son mariage avec Mathilde Marie Legras de Grandcourt, originaire de Saint-Fulgent, que celui-ci a acquis cette propriété.

    Ajourné de service militaire en 1903 pour " faiblesse ", Eugène est incorporé au 137e régiment d'infanterie à compter du 16 novembre 1904. Réformé, il réintègre l'effectif le 16 fév. 1907. Père de famille et âgé de 32 ans à la déclaration de guerre, il est tout d'abord déclaré non mobilisable, mais part finalement au front dans le Pas-de-Calais début octobre. Il y reste à peine un mois, avant d'être hospitalisé en novembre à Lorient (Morbihan) pour cause de maladie. Déclaré de nouveau mobilisable le 15 février 1915, il est affecté au tout nouveau 411e régiment d'infanterie le 20 mars et rejoint le front dans la Marne en avril jusqu'au début août, période à laquelle il est à nouveau hospitalisé pour maladie, d'abord à Epernay (Marne), puis à Issoudun (Indre). Affecté au 65e régiment d'infanterie de ligne, il repart au front à la fin mars 1916 et y meurt, le 19 mai de la même année. La médaille militaire lui est attribuée avec la citation : " Courageux soldat. Mort pour la France, en accomplissant bravement son devoir, le 19 mai 1916 à Baconnes " (Marne).

  • Contenu ou introduction :

  • Comme indiqué ci-après, ce fonds témoigne de la religion d'un Bocain de 1914, de sa délicatesse envers sa femme, qui l'amène à amoindrir la réalité, mais il révèle aussi un déplacement du regard porté sur les maîtres de la métairie.

    Constitué presque exclusivement de la correspondance envoyée par Eugène à sa femme Marie, d'août 1914 à mai 1916, le fonds se compose de 252 lettres auxquelles s'ajoutent dix cartes postales. Il est complété par six autres lettres et cinq cartes postales écrites ou reçues par Eugène, et par un portrait de lui en uniforme. L'ordre chronologique initial a été respecté.

    Eugène commence ou termine généralement ses lettres en indiquant qu'il est en bonne santé et en espérant qu'il en est de même pour sa famille, il embrasse sa femme et " ses chers petits " et exprime son attachement à son épouse. Son moral dépend beaucoup de la fréquence des lettres que cette dernière lui envoie : ainsi, hospitalisé à Epernay, il indique que le manque de nouvelles depuis 15 jours l'a "rendu plus malade que tout autre chose" (23 août 1915). Lui-même écrit de façon très régulière, souvent tous les deux jours voire plus lorsqu'il est au front. Il donne et demande des nouvelles des soldats qu'il connaît, presque tous vendéens, en particulier ceux de sa famille (son frère Mathurin et son beau-frère Alphonse Godet). Il s'inquiète de l'avancement des travaux de la ferme et de la surcharge de travail que provoque son absence : " c'est malheureux de nous voir là à rien faire et avoir tant d'ouvrage chez nous " (26 avril 1916). L'éloignement et l'ennui lui pèsent.

    Très croyant, Eugène évoque fréquemment la religion, le secours qu'elle lui apporte et qui l'aide à accepter son sort et à avoir confiance en l'avenir : " la prière, c'est la force, c'est le courage… presque à tout instant, ayant le sac sur le dos et le fusil de la main droite, j'ai aussi le chapelet de la main gauche ce qui est la grande arme dans les grands jours " (22 oct. 1914), " c'est par la prière que nous obtiendrons la victoire " (28 mars 1915). Il a d'ailleurs décidé, en accord avec sa femme et malgré le coût que cela représente, de faire un pèlerinage à Lourdes s'il revient vivant de la guerre (2 févr. 1916).

    Au front, Eugène semble vouloir avant tout rassurer sa femme. Ainsi, lors de sa première expérience du front, en octobre 1914, note-t-il juste : "on a de mauvais moments à passer de temps en temps mais, quand ils sont passés, on n'y fait plus attention" (22 oct.1914). Or, à cette date, le 137e régiment d'infanterie participe à d'importants combats dans la région d'Hébuterne (Pas-de-Calais). C'est bien plus tard, ayant changé de régiment, qu'il laisse deviner les épreuves subies : " nous sommes toujours en 1ère ligne bien tranquilles,… nous n'avons jamais d'attaque, je ne sais si ça continuera, il n'en n'avait pas été ainsi du 137e " (24 juin 1915). Une autre fois, devant monter en première ligne, il écrit : "cela ne me fait pas grand-chose car ici on n'est pas malheureux, tandis que, au repos, on est toujours corvée sur corvée et beaucoup plus ennuyés rapport aux revues" (30 mai ? 1915).

    De même, les conditions de vie dans les tranchées sont évoquées sobrement : " avec un temps sec comme à présent, il n'y a pas du tout d'eau et en se donnant un peu d'exercice, il n'y fait pas froid la nuit " (28 avril 1915). ; "il n'a fait que tomber de l'eau, mais on n'est pas malheureux car on est bien à l'abri dans nos gourbis" (6 août 1915). C'est lorsqu'Eugène n'y est pas qu'il indique : " il a tombé de l'eau comme jamais je n'ai vu, heureux que l'on ne soit pas en tranchée ces jours-ci car il n'y doit pas faire beau " (hôpital d'Epernay, 14 août 1915). Son moral tient beaucoup à la solidité de son ménage. Apprenant qu'un soldat a été trompé, il écrit à sa femme qu'en pareil cas, il se livrerait au feu de l'ennemi (2 mai 1916).

    Il est également difficile d'évaluer la gravité de son état de santé. Ses périodes d'hospitalisation et de convalescence sont longues : sur près de trois ans de guerre, il n'est au front que six mois environ. Il semble tout faire pour paraître plus malade qu'il ne l'est auprès des médecins : "je vais tâcher de me débrouiller le plus possible afin de rester encore quelques jours ici" [= à l'hôpital de Lorient] (25 nov. 1914). Mais n'est-ce pas là encore le seul moyen trouvé pour rassurer sa femme ? Ainsi il écrit : "je me doutais bien que le médecin t'aurait dit que j'avais une entérite et pourtant, crois-moi, je ne me sens de rien, mieux que ça, je serais en peine de dire où cela se tient" (27 sept. 1915). Mais sa femme ne semble pas convaincue : "ça va mieux, je ne te cache rien, sois-en sûre, je suis beaucoup plus fort" (28 sept. 1915), "me voilà, sois-en sûre, rétabli" (3 oct. 1915).

    Les rapports qu'Eugène entretient avec " ses maîtres " sont complexes et riches d'enseignement. Ils semblent s'apprécier mutuellement : étant au dépôt à Nantes, Eugène leur rend visite régulièrement et est fréquemment invité à dîner. Ceux-ci semblent d'ailleurs faire leur possible pour lui venir en aide. Grâce à eux, Eugène est ainsi déclaré un temps indisponible au service armé (4 nov. 1915). Il paraît du reste décidé à profiter des avantages qu'ils peuvent lui procurer. Ainsi, Monsieur Le Roux ayant écrit au major pour prendre de ses nouvelles, Eugène, alors hospitalisé, indique : "tu vois quelquefois ce que l'on peut arriver à gagner en flattant ces gens-là" (25 août 1915). Il espère que son maître réussira à le faire "embusquer" (9 oct. 1915). Mais il ressent aussi à leur égard un sentiment d'injustice. Le 26 juin 1915, ayant appris que le "jeune maître" était versé dans l'auxiliaire, il écrit : "cela est bien beau, mais il y en a qui sont veinards de s'en tirer comme ça. Nous, pauvres cultivateurs, ayant toute notre vie travaillé, il faut encore que ce soit nous qui fassions le plus, et encore après la guerre on n'aura droit de rien dire, ce sera eux qui en sauront le plus". La même personne ayant obtenu une permission agricole, Eugène trouve "honteux de voir des choses pareilles". Cependant, il note aussi régulièrement que des changements vont intervenir et que les choses seront différentes après guerre. Ainsi, le propriétaire ayant demandé les feuilles d'impôt de 1914 et 1915, Eugène écrit : "il doit s'attendre lui aussi à de grands changements avec ses métairies car, après la guerre, sans doute qu'il faudra changer de condition" (10 avril 1915). Le 19 avril 1916, sa femme s'étant plaint des maîtres "qui sont toujours à [les] ennuyer", il lui répond : "ce qui les fait causer, c'est la crainte de ce qui se passera après la guerre, car ils voient bien, va, qu'ils seront obligés de mettre de l'eau dans leur vin, c'est-à-dire de s'y soumettre, et que voulant tenir leur grand rang, les deux bouts ne se joindront pas, et c'est ça qui les met en rage ". De même le 14 mai suivant : "il me fatigue avec tous ses boniments,... enfin, laissons-le causer à son aise aujourd'hui, plus tard il en fera pas tout ce qu'il voudra car il y aura du changement". Que signifient exactement ces paroles ? Est-ce l'expérience du front qui fait parler ainsi Eugène ? On sait que l'armée encourage la camaraderie entre les soldats, véhiculant le mythe de la fraternité et de l'égalité. La cohabitation dans un même enfer de toutes les catégories sociales a-t-elle, au moins pour un temps, gommé la notion de classe ? Elle paraît en tous les cas avoir créé une rupture dans la façon de se percevoir et de percevoir les autres, et c'est bien ce que semble exprimer Eugène Loiseau dans sa correspondance.

  • Mots-clés :

  • Typologie documentaire

    Correspondance

  • Contexte historique

    1914 / 1915 / 1916

  • Personne(s)

    Loiseau, Pierre Marie Eugène

  • Matière(s)

    Guerre 1914-1918 / Soldat

  • Communicabilité :

  • Libre accès

  • Modalités de reproduction :

  • Reproduction numérique sur demande

  • Sources complémentaires :

  • Aux Archives de la Vendée

    Voir la notice biographique de Pierre Marie Eugène Loiseau dans le Dictionnaire des Vendéens.

  • Bibliographie :

  • Tous unis dans la tranchée ? : 1914-1918 les intellectuels rencontrent le peuple / Nicolas MARIOT. - Paris : Seuil, 2013. - 487 p. [BIB B 4968]
    Identités troublées : Les appartenances sociales et nationales à l'épreuve de la guerre : [colloque organisé par le CRID 14-18 à Laon et Craonne les 12 et 13 novembre 2010] / dir. François Bouloc, Rémy Cazals, André Loez. - Toulouse : Privat, 2011. - 387 p.