Les archives de la Vendée

Résister par l'art et la littérature - CNRD 2015-2016Inventaire complet au format pdf (Nouvelle fenêtre - 15 Ko)

  • Contenu ou introduction :

  • Dans la geste de la Résistance, visitée chaque année par le Concours national de Résistance et de la Déportation, la place donnée cette année à l'art et à la littérature pourrait s'inscrire dans une lecture actualisée et anachronique. Nos sociétés démocratiques, apparemment apaisées, mettent en effet à distance la violence passée ou celle plus contemporaine d'autres sociétés. Contre ces désordres non civilisés, la culture est alors instituée comme un rempart. L'introduction au sujet de cette année proposée par la " Lettre de la Fondation de la Résistance " relève de cette tonalité. Elle formule un parallèle avec des " barbaries que l'on croyait à jamais disparues… Daesh, détruisant des trésors préislamiques de Syrie et d'Irak " (1). Pourtant le XXe siècle, qui fut celui des idéologies, a bien mobilisé les arts comme une arme culturelle au service de conflits totalisants. Il y avait même confrontation entre des arts et des littératures antagonistes, ce qui nous éloigne de la perception épurée d'aujourd'hui. L'histoire de la France et de l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale doit donc servir de contexte aux questions que les élèves vont se poser : Quelles sont les pratiques culturelles qui permettent de résister ? Quelles sont les références culturelles qui produisent de la résistance ? Quelles sont les convictions qui se traduisent ainsi ?

    Certains enseignants, à l'annonce du sujet, l'ont compris comme relevant des pratiques et des enseignements " neufs ", tels que l'histoire des arts et les démarches pluridisciplinaires (2). De fait nous avons nous-même insisté sur l'approche pluridisciplinaire du thème de ce concours lors de sa présentation aux Archives départementales de la Vendée, le 18 novembre dernier, mais tout est question d'équilibre. Soulignons que la résistance par l'art et la littérature ne peut pas être isolée des autres. C'est une des composantes de la Résistance, qui fut d'abord faite de refus mais aussi du choix de l'action, en France ou ailleurs. Les artistes, comme d'autres, y ont participé en combattant ou en portant la voix de la Résistance. Sur le territoire métropolitain, l'Occupation imposait toutefois une souplesse, voire des compromissions qui paraîtront en décalage avec les postures moralisantes et déjà décontextualisées de l'après-guerre. Il n'en demeure pas moins que la résistance clandestine des " Lettres françaises " ou des Éditions de Minuit, des ouvrages clandestins comme " Le silence de la mer " de Vercors et le poème " Liberté " de Paul Éluard furent nécessaires face à une collaboration intellectuelle et à un art officiel totalitaire.

    La production artistique dans le système concentrationnaire a suscité parmi les déportés une réaction ambigüe, gênée, duale, mesurée..., je ne sais comment la décrire exactement. Aussi faut-il avoir avec les élèves une approche nuancée de ce thème. Au recours à l'art, on a opposé la réalité des conditions d'internement qui n'en permettaient guère l'exercice. Ainsi, dans une précédente " Lettre de la Fondation de la Résistance ", les auteurs abordent ce " sujet de controverse (3) " entre déportés, avant de souligner que sa réalité illustre aussi l'expérience de l'univers concentrationnaire. Toute proportion gardée, ce mode de résistance " dans les prisons et les camps " peut susciter la même réserve aux prises avec l'occupant, comme en rend compte l'ouvrage de Julian Jackson, " La France sous l'Occupation ", et surtout son chapitre sur Les intellectuels, artistes et monde du spectacle (4). Il y confirme la place si particulière de la culture dans la vie publique française en soulignant qu'à la Libération, l'estime portée aux intellectuels dépendait autant de l'autorité morale qu'on leur attribuait que de leur action personnelle. Pour lui, durant l'Occupation, " la façon la plus sûre d'éviter de se compromettre était de partir. " Ce fut le cas, dans leur grande diversité, de Hannah Arendt, André Breton, Marcel Duchamp, Jean Renoir, Max Ophuls, Louis Jouvet, Jean-Pierre Aumont, etc., mais ils furent accusés par d'autres de laisser le champ libre à l'occupant et à la collaboration. Quant à ceux qui sont restés, l'appréciation qu'on leur a portée a plus dépendu de " rumeurs que [d'un] jugement équilibré de leur conduite. " Ainsi l'auteur cite des intellectuels communistes estimant que Montherlant, " quand il se rendait aux réceptions de l'Institut allemand, consentait à Auschwitz. " Julian Jackson évoque également quelques arrangements d'artistes et d'intellectuels assimilés ultérieurement à la Résistance, mais qui avaient été " pris dans un réseau compliqué de contraintes, où accommodations et compromis quotidiens allaient de pair avec moments de bravade ou de défiance. "

    La recherche de l'équilibre et de la justesse historique en dehors de tout jugement anachronique à l'emporte-pièce impose un effort de contextualisation, même dans les démarches transdisciplinaires. La résistance par l'art et la littérature s'inscrit dans un temps et dans des milieux particuliers. Le comédien qui travaille à la BBC n'est pas le jeune Maurice de La Pintière qui caricature la collaboration dans le secret de son journal (5). L'instituteur qui récite Péguy dans sa classe n'est pas le déporté qui dessine la vie à Auschwitz, cache et abandonne son carnet dans l'espoir d'une découverte ultérieure (6). Les exemples ne manquent pas de ces productions artistiques et littéraires (poèmes, caricatures, romans, détournements de chansons, etc.)

    Cette année, nous avons fait le choix de présenter deux parcours singuliers dans la guerre, marqués par une grande sensibilité à la culture, ceux du Dr Henri Pigeanne (1901-1951) et de Maurice de La Pintière (1920-2006). Cette résistance par l'art et la littérature n'est en effet pas représentée que par des artistes reconnus, comme c'est le cas pour le docteur Pigeanne. On peut donc chercher à découvrir sur quelles références culturelles, familiales, sociales et scolaires reposaient les armes intellectuelles et culturelles des Français de cette période qui ont agi contre l'air du temps. Le Dr Pigeanne, dans le sud de la Vendée, membre actif d'un réseau de résistance, s'investissait aussi dans le théâtre, la littérature, la poésie... pour se manifester discrètement auprès de ses concitoyens pendant l'Occupation, puis de ses camarades de déportation à la toute fin de la guerre. Maurice de La Pintière, jeune élève des Beaux-Arts dans Paris occupé, caricaturait avec force et justesse les réalités de l'Occupation et de la collaboration du régime de Vichy avant de payer lourdement son engagement dans son emprisonnement en camp de concentration. Une expérience dont il rendra compte dès son retour dans des lavis.

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    (1) Préface de la " Lettre de la Fondation de la Résistance " rédigée par Jacques Vistel, président de la fondation. Le numéro de l'année, consultable sur internet (http://www.fondationresistance.org/catalogue/index.html), aborde comme tous les ans le thème d'une manière riche et variée.
    (2) À ce sujet, on peut consulter le blog " Neoprof " où les réactions spontanées furent mitigées à l'annonce du thème. Les critiques portaient a priori sur la trop grande place de l'histoire des arts, la difficulté à incarner ce type de résistance, le prisme art et littérature alors que le terme de culture semblait plus adapté... (http://www.neoprofs.org/t89960-cnrd-2016-resister-par-l-art-et-la-litterature).
    (3) " Certains déportés estiment qu'il ne pouvait être question de risquer leur vie et celle de leurs camarades, pour se livrer à un exercice " interdit ", punissable de mort et au demeurant physiquement impossible (fatigue, épuisement, promiscuité) et matériellement inconcevable sans des concours suspects. Et de conclure que la création artistique dans les camps n'a été le fait que de quelques privilégiés non représentatifs de la déportation ", cité dans " Mémoire vivante ", numéro spécial CNRD de la " Lettre de la Fondation de la Résistance et de la Déportation ", décembre 2001, n° 32. http://www.fondationresistance.org/documents/cnrd/Doc00141.pdf
    (4) Julian Jackson. " La France sous l'Occupation ". Flammarion, 2004. Trad. de : France, the Dark Years, 1940-1944 [Arch. dép. Vendée, BIB B 2797]
    (5) Voir à ce propos l'ouvrage " Un chemin de déporté : des ténèbres à la lumière ", CVRH, 2005 [Arch. dép. Vendée, BIB D 714], qui présente les caricatures et les lavis de l'artiste d'origine vendéenne. Son fils, Bruno de La Pintière, présent lors de la présentation du CNRD aux Archive de la Vendée, nous a accompagné dans la présentation des œuvres. Elles peuvent faire l'objet d'une séance avec des élèves dans le cadre du service éducatif.
    (6) Le carnet de croquis d'Auschwitz est la seule collection de dessins du camp. Retrouvés en 1947 par un ancien détenu, gardien du mémorial, vingt-deux feuillets d'un auteur inconnu avaient été glissés dans une bouteille et dissimulés dans la fondation d'une baraque. Il en existe une première édition de 2014 par le Musée d'État d'Auschwitz-Birkenau.